Chroniques de Gaule

Paroles libres de français

Oserez-vous lire Renaud Camus ?
Entretien sur son œuvre littéraire

Renaud Camus

photo d'illustration : entretien sur la davocratie (2020)

Préambule

Il faut du courage pour lire Renaud Camus, car cela revient à rompre l'adhésion tacite à la fable médiacratique en allant vérifier par soi-même ce qu'il ressort réellement de sa plume. C'est un acte d'indépendance d'esprit.
Oser lire Renaud Camus, c'est prendre le risque de le comprendre un peu mieux, et, partant, de changer la perception que l'on a de lui, des constats qu'il pose, ainsi que de la société qui l'a ostracisé.

Pour le grand public, le nom de Renaud Camus est aujourd’hui presque exclusivement associé au Grand Remplacement, paru en 2011.

Pourtant, depuis plus de cinquante ans, il a construit une œuvre d’une ampleur rare : plus de 160 livres, où se côtoient romans expérimentaux, chroniques de voyage, essais sur la langue, topographies patrimoniales et un journal intime d’une ampleur sans équivalent dans la littérature française contemporaine.

Nous avons souhaité redonner à cette œuvre sa pleine visibilité, en proposant à Renaud Camus un entretien centré sur son travail d’écrivain.

Car, de la même manière qu’on ne saurait réduire Flaubert à Madame Bovary quand existent Salammbô et L’Éducation sentimentale, ni Albert Camus à L’Étranger quand existent La Peste et Le Mythe de Sisyphe, on ne peut résumer Renaud Camus au Grand Remplacement lorsqu’il a publié Du sens, La Dépossession ou encore Éloge moral du paraître.

— Toutes les images de l'entretien sont cliquables. —

L'entretien

AU DÉPART

1) Vous avez publié votre premier roman, Passage, en 1975, à 29 ans, chez Flammarion. Ce livre inaugure aussi la série des Églogues. Depuis, vous publiez à un rythme soutenu et régulier.
► Cette passion de l’écriture vous est-elle apparue à une occasion précise (une rencontre, une lecture, un événement personnel), ou l’avez-vous ressentie dès votre plus jeune âge ?

Oh, je l’ai ressentie dès mon plus jeune âge. J’étais graphomane à huit ans. Après ma tragédie Wenceslas, j’ai aussitôt embrayé sur une imaginaire Histoire du Danemark en seize volumes, enfin, cahiers, carnets : le Danemark , à la suite d’un petit changement de direction au XVIIe siècle, devenait la première puissance du monde.

2) Votre œuvre est d’une diversité impressionnante : des romans expérimentaux des débuts (Passage, Tricks), aux récits de voyage, essais sur la langue, chroniques topographiques (Demeures de l’esprit), sans oublier un journal massif sur lequel nous reviendrons. Vous semblez fourmiller d’idées et d’intérêts.
► Certains de vos textes semblent naître de l'observation directe, tandis que d'autres relèvent d'une construction littéraire complexe et longue. Comment s'articulent ces deux approches dans votre travail ?

Oh, la construction complexe et longue a pour mission de tenir en respect le fourmillement des idées, dont vous avez peut-être remarqué qu’elles n’étaient pas toutes excellentes. J’ai toujours eu un faible pour les littératures à contraintes. Pour les vies à contraintes aussi, d’ailleurs : la concordance des temps, les cravates, les formules de politesse, les châteaux, les manières de table, etc. Mais Tricks n’a rien d’un roman et n’est expérimental qu’en un sens bien particulier.

LE JOURNAL

3) Sur internet, vous entretenez quotidiennement un journal intime qui est par la suite publié chaque année en livre. La première forme publiée de ce travail de diariste peut être située à Journal romain (1985-1986), bien qu’on puisse y ajouter les deux volumes de Journal de Travers (1976-1977), publiés ultérieurement. Vous entretenez également sur Flickr un journal photographique intitulé Le Jour ni l’Heure, qui évolue en parallèle de votre journal intime écrit.
► Pouvez-vous expliquer la raison qui vous motive, depuis des décennies, à vous faire l’archiviste de votre propre existence et à rendre public ce qui relève habituellement de l’intime ?

Je suis probablement habité de quelque doute sur la réalité d’être, qui fuit entre les mains comme le sable ou l’eau. Il faut des preuves, des marques, des signes dans l’infini forêt des associations. Quant à rendre public ce qui relève de l’intime, l’épigraphe de Vaisseaux brûlés répond sans doute à la question : « Le seul secret qui vaille est le Secret qui reste lorsque tous les secrets sont levés ». L’être est secret en soi, et son secret ne tient pas à des faits, à moins qu’on ne soit escroc, promoteur immobilier ou criminel en série. Les petits secrets de rien du tout, sexe, argent, famille, santé, ne sont que des obstacles et des trivialités sur le chemin de ce secret fondamental, irréductible.

► Maupassant, qui appartenait au courant littéraire du naturalisme, était déjà confronté à la limitation suivante : « Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume au moins par journée pour énumérer les multitudes d’incidents insignifiants qui emplissent notre existence. » Quels critères guident votre sélection quotidienne ?

La remarque de Maupassant est tout à fait juste et je m’y heurte quotidiennement. Pour tenir un journal complet, il faudrait ne pas vivre du tout. Et je vis comparativement assez peu, si l’on songe aux journaux de Gide, de Morand ou de Virginia Woolf, sans parler du Victor Hugo de Choses vues, qui voient tous les jours la cour et la ville : c’est se donner la partie belle. Les meilleures entrées sont celles où l’on n’a rien à dire. Il faut se débarrasser du vouloir-dire. Encore vingt ou trente ans et une cinquantaine de volumes et j’espère en être enfin là.

► Un lecteur qui vous découvrirait aujourd’hui peut-il vous « saisir » par n’importe quel volume du Journal ou y a-t-il, selon vous, des volumes plus accessibles ?

Je crois comprendre que certains ont meilleure réputation que d’autres. Ainsi Rannoch Moor paraît avoir un certain nombre de partisans, et La Campagne de France a fait couler beaucoup d’encre, à tort ou à raison. Le Journal romain peut être utilisé comme guide de la Ville éternelle.

Renaud Camus - Journal Romain Renaud Camus - Campagne de France Renaud Camus - Raanoch Moor

L'hypertexte

4) Pionnier de l’usage d’internet en tant que medium d’écriture, vous avez tiré profit de la possibilité d’inclure des liens hypertextes sur le web en commençant, à la fin des années 90, la rédaction d’une œuvre expérimentale complexe : Les Vaisseaux brûlés, conçue comme un immense texte qui se développe sans cesse en multiples ramifications et renvois. Le titre évoque l’image du capitaine qui brûle ses bateaux après avoir débarqué afin d’empêcher toute retraite.
► Votre Journal publié expose déjà votre vie et votre pensée avec une grande franchise. En quoi les Vaisseaux brûlés diffèrent-ils de cette mise à nu ? Est-ce une autre forme d’intimité, ou une autre manière de construire la littérature ?

Oh, plutôt une autre manière de construire la littérature, s’il n’est pas trop indécent de parler de littérature à propos de son propre travail, mais c’est vous qui avez commencé. Les Vaisseaux brûlés sont loin d’être exclusivement autobiographiques. Il y entre une bonne part de fiction. Contrainte et “surdétermination”, comme on disait dans ma jeunesse, y sont extrêmement agissants, comme dans les Églogues. Mais il est vrai que c’est une autre façon d’organiser sa vie, sa vie comme une chose écrite. J’ai toujours été fasciné par le concept de graphobie, qui n’est nullement la haine de l’écriture (graphophobie), mais, tout au contraire, l’idée d’une vie littéralement écrite, églogale, tirée du discours (ex-logos), où s’abolirait la frontière entre le souffle et la lettre, le geste et la phrase, le livre et le voyage, le voyageur et son ombre.

► Cette manière de construire un récit se prête très bien à la rédaction d’un livre-jeu : y avez-vous songé ?

Naturellement, ce sont autant de livres-jeux, de livres-je.

LES ROMANS

5) Vous avez écrit plusieurs romans parmi lesquels on peut compter, entre autres : une fiction satirique, avec L’Épuisant désir de ces choses ; Vie du chien Horla, l’histoire d'un chien racontée par son maître ; ou encore un diptyque épique et historique, avec Roman Roi et Roman Furieux. Ces incursions dans l’imaginaire offrent un contraste par rapport à votre habituelle retranscription de la réalité.
► Qu'est-ce qui vous pousse, ponctuellement, à quitter le terrain de l'observation pour celui de la fiction ?

Je suis un peu étonné par l’adjectif satirique à propos de L’Épuisant désir de ces choses mais votre mémoire est peut-être meilleure que la mienne. Quant à Vie du chien Horla, il n’y entre guère de fiction, c’est vraiment une biographie, comme la vie de Flush, le chien d’Élizabeth Browning, par Virginia Woolf. Cependant la fiction n’est pas seulement dans les livres. Ainsi par leur négation acharnée de ce qui leur arrive, de l’énormité de ce qui survient et qu’ils refusent de voir, ou sont empêchés de voir, les Européens vivent dans une négation totale de la réalité, ce que j’ai appelé le faussel, le faux réel, le réel faux.

► Que recommanderiez-vous à un lecteur qui ne vous connaît pas et voudrait découvrir votre plume via une œuvre de fiction ?

Les recommandations de lecture ne sont pas mon fort, s’agissant de mes propres livres. Suivant leurs dispositions, les uns aimeront Roman Roi, Vie du chien Horla, Loin ou l’ambitieuse Inauguration de la salle des Vents (pour les plus aventureux). Roman Roi est moins un diptyque qu’un triptyque inachevé : il y manque un Roman couronné. Le modeste Éloge du paraître a beaucoup de partisans (enfin, je veux dire une cinquantaine).

Renaud Camus - Roman Roi Renaud Camus - Loin Renaud Camus - Éloge du paraître

LES RÉSEAUX SOCIAUX

6) Avec la première itération des Vaisseaux brûlés (P.A., publié en 1997), on pouvait déjà voir les prémices de votre activité sur twitter (devenu X), car, à l’extrême opposé de votre prose habituelle, votre présence active sur ce réseau social vous a permis de pratiquer le format court (140 puis 280 caractères) pour écrire des séries d’aphorismes percutants, souvent drôles, dont un certain nombre ont « buzzé ». Trois ouvrages compilent ces tweets savoureux.
► Est-ce cette contrainte initiale (levée depuis pour les comptes populaires) ou l’atmosphère d’agora en constante effervescence qui vous a motivé à écrire sur ce réseau social plutôt qu’un autre ?

J’ai certainement été séduit à l’origine par la contrainte des cent quarante signes, puis deux cent quatre-vingt. Mes volumes de Tweets en sont à six, si je ne me trompe. Il doit y en avoir sept, comme pour beaucoup de mes autres entreprises. Mais ce qui m’a surtout conduit sur Tweeter, aujourd’hui X, c’est que j’étais chassé de partout ailleurs, éditeurs, recensions critiques, émissions littéraires — une autre forme, moins ontologique et plus profane, de la difficulté d’être : la disparition, ou la mort sociale.

► Les échanges sur ce réseau ont-ils nourri votre réflexion ou influencé vos essais ultérieurs ?

Oui, probablement, mais enfin, à quelques éclatantes exceptions près (il y a sur X et surtout sur Facebook deux ou trois grands écrivains secrets), on ne peut pas dire que les réseaux sociaux donnent une très haute idée de l’espèce humaine. L’anonymat y donne libre cours à l’ignominie.

Renaud Camus - tweet croisade
Renaud Camus - Entre vivre ensemble, il faut choisir Renaud Camus - Tweets I Renaud Camus - Tweets II

LES VOYAGES

7) On associe souvent votre pensée à un repli identitaire, pourtant vous avez beaucoup voyagé et écrit sur ces voyages (les volumes des Demeures de l’esprit ; 3 livres sur les départements du Gers, de la Lozère et de l’Hérault ; Journal d’un voyage en France ou encore Voyageur en automne, sans compter vos journaux). La somme de ces voyages présente un contraste fort qui s’oppose à l’idée commune que beaucoup se font d’un individu hostile à l’immigration, censé vivre reclus sans avoir jamais (ou très succinctement) étendu son horizon.

J’ai un amour mallarméen pour les plis et replis, certes, et l’association des amis du château de Plieux, tant qu’elle a existé, s’appelait Pli selon Pli, en hommage à Boulez autant qu’à “Remémoration d’amis belges”. Le repli n’a d’intérêt que comme miroir du pli, rebondissement, écho, strate géologique. Quant à l’expression “repli identitaire”, elle est purement polémique et en l’occurrence idiote, comme cette conviction des Parisiens que si l’on vit à la campagne, ou seulement en province, on y est toujours “reclus”. J’ai souvent eu l’occasion d’autre part d’expliquer que je n’étais pas identitaire mais entitaire : pour l’être, pas pour son fac-similé, son ersatz, son remplacement serait-il identique.

► Nous aimons tous voyager, que ce soit pour voir de beaux paysages, changer d’air ou nous couper de la routine. Et vous, que recherchiez-vous à travers ces voyages ?

Les voyages satisfont sans la satisfaire une insatiable curiosité. Ils sont l’une des manifestations de l’épuisant désir de ces choses, comme le dit Proust auquel j’ai emprunté l’un de mes titres. On n’y a jamais assez de temps, jamais assez d’argent, à peine aime-t-on une terrasse, un lac ou un jardin qu’il faut déjà partir. J’ai hâte !, devise de Charles le Téméraire. Wir fliehen, fliehen, und wir fühlen: “schade…”, dit Hermann Hesse dans Description d’un paysage : Nous fuyons, nous fuyons, en pensant : quel dommage ! Ma mère à quatre-vingt-quinze ans, découvrant une ville nouvelle et déplorant de ne pouvoir y demeurer assez longtemps, s’en consolait en disant : « Enfin, c’est une reconnaissance de terrain ». Vivre, c’est une reconnaissance de terrain.

► Ces voyages ont-ils nourri votre réflexion sur la diversité culturelle et sur la nécessité de préserver les particularismes locaux — en particulier européens ?

Les voyages ont certainement nourri et nourrissent ma réflexion mais celle-ci n’avait pas besoin d’eux pour être amour de l’étranger et de L’Étrangèreté, selon le titre que j’ai donné à une petite brochure de conversation avec Emmanuel Carrère et Alain Finkielkraut. De toutes les insultes dont je suis abreuvé, l’une des plus sottes et qui témoigne le plus de méconnaissance volontaire est certainement celle de xénophobe. Je suis ardemment xénophile au contraire, passionnément attaché à la diversité du monde, de ses visages, de ses paysages, de ses langages, de ses races, de ses cultures, de ses monuments et de ses villes qui, hélas, se ressemblent de plus en plus, sous la pression sans trêve du remplacisme global, cette inlassable imposition du Même, pour l’interchangeabilité générale.

Renaud Camus - Demeures de l'esprit : France nord-ouest Renaud Camus - Demeures de l'esprit : Suède

LES ESSAIS, LA LANGUE ET LE SENS

Vous avez également écrit de nombreux essais couvrant des sujets variés : le style (Éloge moral du paraître), les classes sociales (Les Inhéritiers, La Dictature de la petite bourgeoisie), la musique (Le Mot "musique"), ou encore la politique (Le Changement de peuple, L’Homme remplaçable, France : suicide d'une nation...) — cette brève énumération étant loin d'être exhaustive.

Renaud Camus - La Dictature de la petite bourgeoisie Renaud Camus - Le mot race Renaud Camus - les inhéritiers

8) L’un de vos essais — Qu'il n'y a pas de problème de l'emploi (1994) — interpelle par son titre qui me semble tout à fait représentatif de votre façon d’aborder les concepts et les idées : une façon très littérale, qui ramène l’étymologie, donc le sens premier des mots, au centre de la pensée. Vous y rappeliez que l’emploi n’est pas une fin en soi, et que le véritable enjeu, c’est le temps libre et ce qu'on en fait. Trente ans plus tard, alors que l'automatisation et l'intelligence artificielle bouleversent le marché du travail, la "valeur travail" semble plus sacralisée que jamais ; l’emploi est donc toujours perçu comme un problème (il « faudrait » que tout le monde s’y mette) et votre constat s’avère plus prégnant que jamais.
► Comment avez-vous développé cette conscience aiguë du sens des mots et de leur basculement ou dévoiement sémantique dans l'usage populaire ?

Merci beaucoup, je suis très touché de vous voir citer ce petit livre envers lequel je confesse un certain attachement. En effet l’identité ne peut être le travail, et l’entité encore moins. Le langage, en revanche, touche à l’être, mais quand j’écrivais “travail” à l’instant, j’aurais dû dire “emploi”, car le travail sur le langage touche éminemment à l’être, ce qui n’est pas le cas de l’emploi. L’homme n’est pas fait pour être employé. Il n’est ni un instrument, ni un matériau, ni un produit. Et il ne saurait être remplacé. Je me permettrais de renvoyer ici à ma conférence devant France-Israël, “L’Homme remplaçable”, reprise dans Le Petit Remplacement.

► Qu'est-ce qui empêche, selon vous, la collectivité de penser autrement le rapport au travail ?

Le remplacisme global, précisément, ou ce que j’ai appelé la davocratie, la gestion managériale du Parc humain par Davos, les hedge-funds et les fonds de pension, les gafam, la big tech et les big states, le capital à son degré le plus extrême de concentration, qui envisagent la Terre comme un pur champ d’exploitation. Cependant il faut remarquer que le remplacisme global et la davocratie, avec le temps, sont moins avides de travailleurs que de consommateurs. Le grand Dévorateur en veut des milliards de petits. Comme le Léviathan de Hobbes, il est fait d’une foule de répliques de lui-même. La parole du Christ prend tout son sens : « Tout est consommé ».

Renaud Camus - Qu'il n'y a pas de problème de l'emploi

9) Comme on l’a entrevu juste avant, parmi vos textes, les écrits sur la langue et le rapport aux mots occupent une place importante. À ce titre, nombre de vos ouvrages ont une valeur pédagogique certaine — entre autres: Du sens, Le Mot"race", Dictionnaire des délicatesses du français contemporain...
►Selon vous, une langue peut-elle évoluer selon l'air du temps tout en conservant ses qualités fondamentales, ou mériterait-elle, passé un certain degré de perfectionnement, d'être sanctuarisée en n'y ajoutant plus que les néologismes techniques nécessaires ? Comment distinguez-vous une évolution « naturelle » d’une dégradation ?

Tout dépend de l’air du temps, évidemment. Le nôtre étant à la grande déculturation, c’est forcément mauvais pour la langue. Il faut aussi tenir compte des caractères spécifiques de chacune, et le français, à cet égard, est très particulier, en ceci qu’il est sans doute la langue la plus volontariste de la terre, peut-être avec le mandarin, je ne sais. Il est en cela très hermogénien, pour en revenir, comme le fait Du sens, mon laboratoire central, au dialogue de Platon entre Cratyle et Hermogène. Nous nous trouverions donc dans la situation paradoxale qu’il faudrait à Hermogène, c’est-à-dire à la convention, à la règle, à l’accord commun négocié, à l’Académie française si l’on veut, voler au secours de Cratyle, c’est-à-dire de l’origine, de l’origine de l’origine, de l’histoire, de la durée, de la profondeur du temps. Hermogène gagne toujours mais Cratyle ne perd jamais tout à fait. C’est qu’Hermogène sans Cratyle n’a pas de sens, ou plutôt il n’a que du sens, un sens de tampon administratif, sans résonance sympathique dans l’air, sans littérature, sans poésie, sans histoire, sans ambiguïté, sans bathmologie, sans épreuve du temps. Je ne suis pas identitaire, je suis cratylien.

► Pensez-vous qu’il soit possible de restaurer le bon usage d’une langue qui, à force d’usages fautifs, d’imprécisions et d’inconséquences, semble perdre de sa clarté et donc de sa force de transmission des idées ?

Il me semble que c’est à quoi je viens d’essayer de répondre. Si je ne pensais pas que cela soit possible, je serais tout à fait mort. Il est vrai que je ne me porte pas très bien, comme disait je crois Stravinsky, en se comparant à ses grands ainés.

Renaud Camus - Du sens Renaud Camus - La Grande Déculturation Renaud Camus - Le Petit Remplacement

LA BATHMOLOGIE

10) Dans Buena Vista Park, vous mettez la bathmologie à l’honneur. Ce concept conçu par Roland Barthes désigne la science des degrés, des nuances, de la "justesse du ton". Cette attention aux variations de sens selon les contextes traverse toute votre œuvre et se retrouve notamment dans Du sens et le Répertoire des délicatesses du français contemporain.
► Au-delà de la littérature, dans quelle mesure la bathmologie joue-t-elle sur votre lecture du monde et vos rapports sociaux ?

La bathmologie est bien loin d’être exclusivement littéraire, à moins que la littérature, bien sûr, ne soit comme elle une appréhension générale de ce que c’est que de vivre. La bathmologie est la réalité du monde ou du moins la réalité du sens, lequel se présente en strates, et ces strates sont contradictoires. Selon son principe fondamental, il y a souvent plus près entre un oui et un non qu’entre deux oui ou entre deux non. J’en vois un exemple politique quotidien dans l’impossibilité des alliances complètes. Au même parti, à la même idéologie ou au même individu, homme ou femme, on est souvent tenté d’adresser en même temps un grand oui et un grand non ; et, qui pis est, on y est souvent contraint.

► Qualifiée de « science des degrés », serait-il juste de la qualifier également de « vigilance des contextes » ?

La bathmologie n’est pas une vigilance puisqu’elle est elle-même la réalité des contextes. C’est à nous qu’il convient d’être vigilant à son égard.

Renaud Camus - Buena Vista Park

QUESTIONS ANNEXES

LES NOUVEAUX SORTANTS DU PLACARD

11) Dans son livre Le rapt de Ganymède, l’académicien Dominique Fernandez écrit : « Homosexuel ou juif, c’est toujours à un minoritaire que revient le rôle de révéler l’étroitesse et la bassesse de l’opinion dominante. »
► Vous qui avez écrit sur l’homosexualité (Tricks, Notes et Chroniques achriennes), vous reconnaissez- vous dans cette idée d'un regard minoritaire nécessairement en décalage, et donc mécaniquement plus incisif, et pensez-vous que l’homosexuel, en étant normalisé par la législation (mariage pour tous, PMA), ait perdu cette qualité subversive, et si oui, qui sont les minoritaires aujourd’hui ?

Il est assez probable en effet que l’homosexualité, comme la judéité, est une école de la vigilance qui risque de se perdre dans le confort de la totale normalisation. Elle est aussi une incitation à ce qu’on a appelé de mon temps la “sortie du placard”. Or, la sortie du placard est un geste indispensable en des contextes aujourd’hui bien différents. Ferghane Azihari parle très justement, pour expliquer la solidité de l’islam malgré tous les inconvénients qu’il entraîne pour les États et les individus, de son colossal “coût de sortie” : s’en séparer est presque un arrêt de mort, un suicide. Or ce n’est pas moins vrai du remplacisme global, de la davocratie ou de “l’antiracisme”, qui est le nom d’exploitation commerciale des produits de la firme : s’en séparer est presque toujours l’assurance de la mort civile. Et pourtant on ne saurait faire, là non plus, l’économie de la sortie du placard. Il faudrait seulement que tout le monde l’opère ensemble.

Renaud Camus - Tricks Renaud Camus - Notes achriennes

CONCLUSION

12) Dans une interview (lien), l’acteur Christopher Lee déclarait penser qu’on se souviendrait davantage de lui pour son rôle dans Le Seigneur des Anneaux que pour l’ensemble de sa pourtant longue carrière (plus de 200 films). Il semblait percevoir cela comme une consécration.
► Partagez-vous ce sentiment d’un succès focalisé sur un seul livre (Le Grand Remplacement) qui éclipserait le reste de votre œuvre pourtant immense ? Et si oui, le percevez-vous comme une consécration ou auriez-vous préféré une autre forme de reconnaissance ?

Oh, le “succès” (je vous laisse la responsabilité du mot) du Grand Remplacement n’est en rien une consécration, c’est plutôt une anthume damnatio memoriae. Il y a cependant quelques dizaines de personnes, si je ne compte pas trop large, pour lesquelles il ne cache rien du tout, et qui y voient, au sein de mes petits travaux, comme disait Robbe-Grillet des siens, une œuvre tout à fait mineure. C’est d’ailleurs à peine un livre, un recueil de conférences, de textes de circonstances, d’entretiens, et il s’y trouve même un conte pour enfants, Ørop, attribué il est vrai à Hans Christian Andersen. Du sens est un bien meilleur ouvrage, La Dépossession un volume infiniment plus étayé et Décolonisation délivre un message plus constructif. Les âmes sensibles pourront toujours se porter à Vie du chien Horla, les sentimentaux atterrés à Loin et les amateurs de scripturalisme à L’Amour l’automne, pour s’en tenir à la dernière parue des Églogues.

Renaud Camus - Orop Renaud Camus - Décolonisation Renaud Camus - Vie du chien Horla

► Dans un monde où le Grand Remplacement n’est plus un enjeu (soit parce qu’il a été stoppé, soit parce qu’il ne s’est jamais produit), si vous deviez choisir un autre livre pour représenter votre héritage littéraire, lequel serait-ce, et pourquoi ?

Le Grand Remplacement n’a pas grand-chose de littéraire. Il y a parmi mes livres certains avec lesquels j’ai de meilleures relations qu’avec d’autres. Je me souviens que pendant longtemps je m’entendais très bien avec Etc. Non sans étonnement j’ai relu sans déplaisir, pour correction et republication, L’Inauguration de la salle des Vents, récemment. Et Buena Vista Park est une bonne et facile introduction à la bathmologie.

Renaud Camus - Etc. Renaud Camus - L'Inauguration de la salle des Vents

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Le 15/04/2026 - Chroniques de GauleChroniques de Gaule